Allocution de Georges Charpak lors de la remise des prix la main à la pâte 1999
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Prix La main à la pâte

Allocution de Georges Charpak lors de la remise des prix 1999


   La main à la pâte :

 

Document institutionnel   
Texte retranscrit par Béatrice Ajchenbaum-Boffety b.ajchenbaum@academie-sciences.fr
Cellule communication pédagogique, Académie des sciences 23 quai de Conti 75006 Paris
Publication : novembre 1999 Mise en ligne : février 2000

 

Allocution de Georges CHARPAK,
Membre du groupe d’accompagnement de l’Académie des sciences

 Monsieur le Ministre, chers amis,

 En prélude à la cérémonie, les jeunes élèves du conservatoire de Choisy-le-Roi nous ont présenté un petit opéra, et nous avons tous savouré ce moment.

Ce choix n’est évidemment pas fortuit : nous avons toujours tenu à associer la musique à chacune de nos remises de prix : il y a deux ans, Patrice FONTANAROSA a accompagné une violoniste virtuose de 10 ans; l’an passé, avec notre ami FONTANAROSA, c’est une jeune harpiste qui a joué dans cette salle; cette année, nous écoutons des violonistes dont certains n’ont pas dix ans. Nous voulons ainsi souligner que nous attachons une importance considérable à la culture des enfants, et que pour nous, la science n’a pas seulement pour mission d’introduire davantage d’efficacité dans les écoles et dans l’enseignement élémentaire, mais également celle d’y introduire davantage de culture.
Tout d’abord, je veux souligner que les années passent et ne se ressemblent pas.
Ainsi en est-il des prévisions : nous connaissons le chiffre officiel de 4.000 instituteurs entrés dans l’aventure de La main à la pâte; un calcul simple, basé sur une simple règle de trois, montre qu’au rythme actuel, c’est raisonnablement en un siècle ou un siècle et demi que l’on aura touché les 340.000 instituteurs.
Évidemment, de nombreux événements peuvent survenir en un siècle : c’est une durée suffisante pour que l’on assiste à un certain nombre de changements de ministères. Il y a même des spécialistes qui nous prédisent, pendant la même durée, des changements climatiques de la même ampleur que ceux qui ont eu lieu en 15.000 ans. Et vous vous savez qu’il y a 15.000 ans, nos ancêtres - ou peut-être plutôt vos ancêtres que les miens - chassaient le mammouth à Lascaux. Eh bien nous, nous avons considéré qu’un siècle, c’était très long, et nous sommes un certain nombre à avoir l’ambition de développer cette expérience en cinq ou dix ans, c’est-à-dire de la voir se généraliser en cinq ou dix ans.

Cela a l’air d’une utopie, mais cela n’en est pas une. Plusieurs bonnes raisons nous laissent augurer positivement de l’avenir de cette opération : tout d’abord, les 4.000 instituteurs qui se sont engagés dans l’aventure l’ont fait avec un enthousiasme de militants, une très grande curiosité personnelle. Ce n’est pas une démarche qui a été décidée par un comité. Outre les instituteurs déjà impliqués, l’opération suscite une grande curiosité chez ceux qui ne sont pas encore engagés; sceptiques, méfiants au début, ils se demandent maintenant pourquoi ils ne tenteraient pas l’expérience. S’ajoute à cela le soutien des autorités, du ministère et du ministre, un soutien spontané, qui ne s’est pas contenté de se manifester verbalement, mais s’est traduit par l’attribution d’un certain nombre de moyens.

Ces moyens, nous les avons aussi, parfois, cherchés ailleurs. Il est tout de même intéressant que les enseignants d’un des premiers sites qui soit lancé dans l’opération, Vaulx-en-Velin, soient allés tranquillement en mission à Passadena, à Chicago ou à Cambridge, comme des grands, alors qu’organiser des missions de ce genre pour des instituteurs n’est pas une entreprise tellement courante. Dans ce cas, les moyens n’ont pas été si difficiles à trouver. On observe en effet depuis quelques années, à l’égard de la réforme de l’enseignement scientifique dans les écoles, une sorte de soutien potentiel, latent, qui ne demande qu’à s’exprimer et qui n’attendait qu’une chose : des propositions concrètes, des projets réalisables en classe.

Le problème de l’enseignement scientifique dans les écoles primaires est en effet un phénomène mondial, et un problème-clé pour nos sociétés, en particulier pour les sociétés industrielles : dans tous les pays, et depuis des années, on assiste à la montée d’un véritable analphabétisme de la majorité des populations en matière de science, qu’il est absolument indispensable d’enrayer.

Alors que la science est en train de bouleverser nos vies, qu’elle a des conséquences sociales extraordinaires dans tous les domaines de notre existence, la connaissance que l’on en a reste totalement superficielle. J’ajouterai que les progrès dans l’accession à un certain nombre d’objets technologiques ne facilite pas les choses. Beaucoup de gens possèdent des objets incroyablement sophistiqués, mais il s’agit de « boîtes noires », dotées de fonctions miraculeuses, qui semblent relever du miracle. Quand cela ne marche pas, on donne un coup de pied dedans, et si cela refuse de repartir, on le jette et on en achète un autre. Or, cette relation est davantage de nature à éloigner les gens de la science plutôt qu’à ne les en rapprocher.

Se rapprocher de la science, cela veut dire, dès le plus jeune âge, développer sa curiosité naturelle, observer ce qu’est la nature autour de soi et apprendre à élaborer des raisonnements scientifiques pour en appréhender les lois. Et l’on ne peut y parvenir qu’en adoptant une démarche analogue à celle des chercheurs scientifiques, autrement dit en traduisant les questions que l’on se pose en expériences. Un chercheur scientifique, par définition, cherche à découvrir des lois de la nature. S’il ne se disait pas très souvent, dans son laboratoire, « Je ne sais pas comment ça marche ! », le scientifique n’entreprendrait pas de recherches. C’est parce qu’il travaille sur des sujets qui le passionnent, mais qu’il ne comprend pas, qu’il peut faire des découvertes très importantes. Il faut que les enfants comprennent que cette situation fait partie de leur lot d’enfants, de sorte à ce qu’ils se battent pour comprendre, plutôt que d’attendre que d’autres comprennent pour eux et leur dictent les conduites à tenir devant les choix qui, dans l’avenir, ne manqueront pas de se présenter dans le monde extrêmement dangereux où nous entrons, des choix dont les conséquences seront décisives pour les décennies ultérieures.

Pour les mêmes raisons, les instituteurs devront apprendre que ne pas comprendre fait partie de leur lot d’enseignants. C’est pour cette raison que, depuis plusieurs années déjà, nous avons mis en place un réseau d’aides et d’échanges permettant de soutenir les enseignants dans leur démarche, par exemple en facilitant l’intervention de jeunes scientifiques ou d’étudiants des grandes écoles.

Cependant, le grand problème qui reste à résoudre pour effectuer ce bond en avant d’ici cinq ans ou dix ans, c’est celui des outils et celui de la formation des maîtres.

Aux États-Unis, des fortunes colossales ont été investies pour forger les outils pédagogiques nécessaires, les mallettes, les livres. Nous nous sommes rendus compte que les personnes impliquées rencontraient des difficultés considérables pour exploiter leur propre travail, parce que le réseau d’informations dans le service public, très décentralisé, est dans un état de délabrement incomparable avec le nôtre. Notre situation, de ce point de vue, est de loin supérieure. Mais nous avons tous un point commun : en science, nous avons pris l’habitude de coopérer. Quand le Centre européen pour la recherche nucléaire (CERN) a voulu s’équiper d’un grand accélérateur, on a copié les Américains; maintenant, ce sont eux qui viennent nous copier. Il existe une sorte de fraternité internationale des scientifiques, même si elle est parfois masquée par la compétition, une compétition qui n’est d’ailleurs pas plus forte à ce niveau que celle qui se développe au niveau national, dans ce domaine et dans d’autres : vous avez vu des joueurs de rugby se mordre l’oreille ? Eh bien, les savants aussi se mordent l’oreille de temps en temps, pas au sens littéral, bien sûr, mais il leur arrive d’être presque aussi méchants les uns avec les autres !

Nous savons quels doivent être les outils - la France est un pays suffisamment riche pour les forger et les acheter - et nous avons trouvé le terreau : les enseignants, les instituteurs. Nombreux sont les gens qui, piaffant devant l’envie de rénover totalement l’enseignement scientifique ont, depuis vingt ans, réalisé toutes sortes d’expériences intéressantes, talentueuses... mais dispersées. Les traces de leurs efforts ne manquent pas. Ce qu’ils n’ont pas su ou pas pu faire, c’est fédérer tout cela de façon à ce que l’ensemble de l’Éducation nationale bénéficie d’un enseignement rénové dans le domaine des sciences.

C’est précisément ce que nous essayons de faire aujourd’hui : créer les conditions pour cet enseignement de masse. En particulier, il faut mettre en place les structures nécessaires pour que l’on puisse changer la formation des maîtres et l’adapter à La main à la pâte.

Grâce à l’appui du Ministère de l’Éducation Nationale, nous considérons que les conditions sont réunies pour faire rapidement un bond en avant. En effet, il existe en France des Instituts Universitaires de Formation des Maîtres (IUFM) qui forment près de 10 000 instituteurs par an, et dont les directeurs et les responsables sont venus à l’Académie des Sciences discuter avec notre groupe des conditions nécessaires pour qu’ils puissent contribuer au développement de l’expérience La main à la pâte. La main à la pâte ne consiste pas simplement à faire des expériences, mais également à apprendre à construire une hypothèse, à la tester, à expliquer par écrit le processus, à le décrire par des dessins. Lorsque l’on compare les feuillets d’un cahier d’expérience entre le début et la fin de l’année, on mesure l’impact de cet ensemble d’activités sur l’acquisition de savoirs fondamentaux. Que dire quand ce type d’apprentissage durera cinq ans et plus !

 Cette approche des sciences à l’école élémentaire peut avoir des effets considérables. Tout d’abord, les enfants qui pratiquent La main à la pâte sont des enfants heureux : ils ne rentrent pas à l’école en apnée, pour en sortir cinq années après. Ensuite, La main à la pâte permet d’anticiper - et j’espère de réduire - les dysfonctionnements qui se manifestent dans l’enseignement supérieur. Ce n’est pas que nous n’ayons pas de grandes écoles ou d’universités de qualité, mais si l’on ne puise que dans une petite fraction de la population, on reproduit les inégalités sociales et, au lieu d’être un peuple de 60 millions de citoyens, on n’en compte que dix millions.

La main à la pâte a justement pour ambition de créer d’autres conditions, dès l’école élémentaire, permettant à des enfants qui viennent de milieux où l’on ne sait pas discuter, où l’on ne sait pas ce qu’est un raisonnement dialectique, où les parents ne peuvent pas apporter d’aide sur le plan scolaire, d’avoir toutes leurs chances de devenir des citoyens heureux : pas forcément des spécialistes, mais des gens qui participent à la vie de la cité.

Les enfants musiciens que nous avons entendus aujourd’hui ne sont pas des prodiges de conservatoire : ils fréquentent l’école ordinaire, et Karine LETHIEC, leur professeur, leur consacre 20 minutes par semaine. Elle m’a dit que certains d’entre eux sont très doués et qu’il faudrait leur consacrer beaucoup plus de temps. Cela illustre qu’il y a un vivier dans ce domaine, dans lequel il faut puiser et qu’il faut développer. C’est pour nous un stimulant, nous ne pouvons pas laisser les talents en friches. Eh bien, il en va de même pour La main à la pâte : nous ne voulons pas former une génération de scientifiques mais, à travers la découverte de la nature, nous voulons apprendre aux enfants à parler entre eux, à réfléchir, à échanger des arguments et à se mettre d’accord pour savoir si une hypothèse est vraie ou fausse.

Je crois qu’une société cultivée sera une société dans laquelle tout le monde aura eu une éducation de ce genre, non seulement dans le domaine des sciences, mais également dans celui de la musique, je l’ai évoqué tout à l’heure, et dans d’autres domaines encore, et j’espère que nous saurons faire fructifier la richesse qui existe dans ce peuple.


 

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