La main à la pâte : |
| Document institutionnel |
| Texte retranscrit par Béatrice Ajchenbaum-Boffety | b.ajchenbaum@academie-sciences.fr | |
| Cellule communication pédagogique, Académie des sciences | 23 quai de Conti | 75006 Paris |
| Publication : novembre 1999 | Mise en ligne : février 2000 | |
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Allocution
de Georges CHARPAK, Monsieur
le Ministre, chers amis, En
prélude à la cérémonie, les jeunes élèves du conservatoire de
Choisy-le-Roi nous ont présenté un petit opéra, et nous avons tous
savouré ce moment. Ce
choix nest évidemment pas fortuit : nous avons toujours tenu à
associer la musique à chacune de nos remises de prix : il y a deux ans,
Patrice FONTANAROSA a accompagné
une violoniste virtuose de 10 ans; lan passé, avec notre ami FONTANAROSA,
cest une jeune harpiste qui a joué dans cette salle; cette année,
nous écoutons des violonistes dont certains nont pas dix ans. Nous
voulons ainsi souligner que nous attachons une importance considérable à
la culture des enfants, et que pour nous, la science na pas seulement
pour mission dintroduire davantage defficacité dans les écoles et
dans lenseignement élémentaire, mais également celle dy
introduire davantage de culture. Cela
a lair dune utopie, mais cela nen est pas une. Plusieurs bonnes
raisons nous laissent augurer positivement de lavenir de cette opération
: tout dabord, les 4.000 instituteurs qui se sont engagés dans
laventure lont fait avec un enthousiasme de militants, une très
grande curiosité personnelle. Ce nest pas une démarche qui a été décidée
par un comité. Outre les instituteurs déjà impliqués, lopération
suscite une grande curiosité chez ceux qui ne sont pas encore engagés;
sceptiques, méfiants au début, ils se demandent maintenant pourquoi ils
ne tenteraient pas lexpérience. Sajoute à cela le soutien des
autorités, du ministère et du ministre, un soutien spontané, qui ne
sest pas contenté de se manifester verbalement, mais sest traduit
par lattribution dun certain nombre de moyens. Ces
moyens, nous les avons aussi, parfois, cherchés ailleurs. Il est tout de
même intéressant que les enseignants dun des premiers sites qui soit
lancé dans lopération, Vaulx-en-Velin, soient allés tranquillement
en mission à Passadena, à Chicago ou à Cambridge, comme des grands,
alors quorganiser des missions de ce genre pour des instituteurs
nest pas une entreprise tellement courante. Dans ce cas, les moyens
nont pas été si difficiles à trouver. On observe en effet depuis
quelques années, à légard de la réforme de lenseignement
scientifique dans les écoles, une sorte de soutien potentiel, latent, qui
ne demande quà sexprimer et qui nattendait quune chose : des
propositions concrètes, des projets réalisables en classe. Le
problème de lenseignement scientifique dans les écoles primaires est
en effet un phénomène mondial, et un problème-clé pour nos sociétés,
en particulier pour les sociétés industrielles : dans tous les pays, et
depuis des années, on assiste à la montée dun véritable analphabétisme
de la majorité des populations en matière de science, quil est
absolument indispensable denrayer. Alors
que la science est en train de bouleverser nos vies, quelle a des conséquences
sociales extraordinaires dans tous les domaines de notre existence, la
connaissance que lon en a reste totalement superficielle. Jajouterai
que les progrès dans laccession à un certain nombre dobjets
technologiques ne facilite pas les choses. Beaucoup de gens possèdent des
objets incroyablement sophistiqués, mais il sagit de « boîtes
noires », dotées de fonctions miraculeuses, qui semblent relever du
miracle. Quand cela ne marche pas, on donne un coup de pied dedans, et si
cela refuse de repartir, on le jette et on en achète un autre. Or, cette
relation est davantage de nature à éloigner les gens de la science plutôt
quà ne les en rapprocher. Se
rapprocher de la science, cela veut dire, dès le plus jeune âge, développer
sa curiosité naturelle, observer ce quest la nature autour de soi et
apprendre à élaborer des raisonnements scientifiques pour en appréhender
les lois. Et lon ne peut y parvenir quen adoptant une démarche
analogue à celle des chercheurs scientifiques, autrement dit en
traduisant les questions que lon se pose en expériences. Un chercheur
scientifique, par définition, cherche à découvrir des lois de la
nature. Sil ne se disait pas très souvent, dans son laboratoire,
« Je ne sais pas comment ça
marche ! », le scientifique nentreprendrait pas de
recherches. Cest parce quil travaille sur des sujets qui le
passionnent, mais quil ne comprend pas, quil peut faire des découvertes
très importantes. Il faut que les enfants comprennent que cette situation
fait partie de leur lot denfants, de sorte à ce quils se battent
pour comprendre, plutôt que dattendre que dautres comprennent pour
eux et leur dictent les conduites à tenir devant les choix qui, dans
lavenir, ne manqueront pas de se présenter dans le monde extrêmement
dangereux où nous entrons, des choix dont les conséquences seront décisives
pour les décennies ultérieures. Pour
les mêmes raisons, les instituteurs devront apprendre que ne pas
comprendre fait partie de leur lot denseignants. Cest pour cette
raison que, depuis plusieurs années déjà, nous avons mis en place un réseau
daides et déchanges permettant de soutenir les enseignants dans
leur démarche, par exemple en facilitant lintervention de jeunes
scientifiques ou détudiants des grandes écoles. Cependant,
le grand problème qui reste à résoudre pour effectuer ce bond en avant
dici cinq ans ou dix ans, cest celui des outils et celui de la
formation des maîtres. Aux
États-Unis, des fortunes colossales ont été investies pour forger les
outils pédagogiques nécessaires, les mallettes, les livres. Nous nous
sommes rendus compte que les personnes impliquées rencontraient des
difficultés considérables pour exploiter leur propre travail, parce que
le réseau dinformations dans le service public, très décentralisé,
est dans un état de délabrement incomparable avec le nôtre. Notre
situation, de ce point de vue, est de loin supérieure. Mais nous avons
tous un point commun : en science, nous avons pris lhabitude de coopérer.
Quand le Centre européen pour la recherche nucléaire (CERN)
a voulu séquiper dun grand accélérateur, on a copié les Américains;
maintenant, ce sont eux qui viennent nous copier. Il existe une sorte de
fraternité internationale des scientifiques, même si elle est parfois
masquée par la compétition, une compétition qui nest dailleurs
pas plus forte à ce niveau que celle qui se développe au niveau
national, dans ce domaine et dans dautres : vous avez vu des joueurs de
rugby se mordre loreille ? Eh bien, les savants aussi se mordent
loreille de temps en temps, pas au sens littéral, bien sûr, mais il
leur arrive dêtre presque aussi méchants les uns avec les autres ! Nous
savons quels doivent être les outils - la France est un pays suffisamment
riche pour les forger et les acheter - et nous avons trouvé le terreau :
les enseignants, les instituteurs. Nombreux sont les gens qui, piaffant
devant lenvie de rénover totalement lenseignement scientifique ont,
depuis vingt ans, réalisé toutes sortes dexpériences intéressantes,
talentueuses... mais dispersées. Les traces de leurs efforts ne manquent
pas. Ce quils nont pas su ou pas pu faire, cest fédérer tout
cela de façon à ce que lensemble de lÉducation nationale bénéficie
dun enseignement rénové dans le domaine des sciences. Cest
précisément ce que nous essayons de faire aujourdhui : créer les
conditions pour cet enseignement de masse. En particulier, il faut mettre
en place les structures nécessaires pour que lon puisse changer la
formation des maîtres et ladapter à La
main à la pâte. Grâce
à lappui du Ministère de lÉducation Nationale, nous considérons
que les conditions sont réunies pour faire rapidement un bond en avant.
En effet, il existe en France des Instituts Universitaires de Formation
des Maîtres (IUFM) qui forment
près de 10 000 instituteurs par an, et dont les directeurs et les
responsables sont venus à lAcadémie des Sciences discuter avec notre
groupe des conditions nécessaires pour quils puissent contribuer au développement
de lexpérience La main à la pâte.
La main à la pâte ne consiste
pas simplement à faire des expériences, mais également à apprendre à
construire une hypothèse, à la tester, à expliquer par écrit le
processus, à le décrire par des dessins. Lorsque lon compare les
feuillets dun cahier dexpérience entre le début et la fin de
lannée, on mesure limpact de cet ensemble dactivités sur
lacquisition de savoirs fondamentaux. Que dire quand ce type
dapprentissage durera cinq ans et plus ! Cette
approche des sciences à lécole élémentaire peut avoir des effets
considérables. Tout dabord, les enfants qui pratiquent La main à la pâte sont des enfants heureux : ils ne rentrent pas
à lécole en apnée, pour en sortir cinq années après. Ensuite, La
main à la pâte permet danticiper - et jespère de réduire -
les dysfonctionnements qui se manifestent dans lenseignement supérieur.
Ce nest pas que nous nayons pas de grandes écoles ou duniversités
de qualité, mais si lon ne puise que dans une petite fraction de la
population, on reproduit les inégalités sociales et, au lieu dêtre
un peuple de 60 millions de citoyens, on nen compte que dix millions. La
main à la pâte a
justement pour ambition de créer dautres conditions, dès lécole
élémentaire, permettant à des enfants qui viennent de milieux où
lon ne sait pas discuter, où lon ne sait pas ce quest un
raisonnement dialectique, où les parents ne peuvent pas apporter daide
sur le plan scolaire, davoir toutes leurs chances de devenir des
citoyens heureux : pas forcément des spécialistes, mais des gens qui
participent à la vie de la cité. Les
enfants musiciens que nous avons entendus aujourdhui ne sont pas des
prodiges de conservatoire : ils fréquentent lécole ordinaire, et
Karine LETHIEC, leur professeur,
leur consacre 20 minutes par semaine. Elle ma dit que certains
dentre eux sont très doués et quil faudrait leur consacrer
beaucoup plus de temps. Cela illustre quil y a un vivier dans ce
domaine, dans lequel il faut puiser et quil faut développer. Cest
pour nous un stimulant, nous ne pouvons pas laisser les talents en
friches. Eh bien, il en va de même pour La main à la pâte : nous ne voulons pas former une génération de
scientifiques mais, à travers la découverte de la nature, nous voulons
apprendre aux enfants à parler entre eux, à réfléchir, à échanger
des arguments et à se mettre daccord pour savoir si une hypothèse est
vraie ou fausse. Je
crois quune société cultivée sera une société dans laquelle tout
le monde aura eu une éducation de ce genre, non seulement dans le domaine
des sciences, mais également dans celui de la musique, je lai évoqué
tout à lheure, et dans dautres domaines encore, et jespère que
nous saurons faire fructifier la richesse qui existe dans ce peuple. |
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